Konèksyon•Connection

INDEX

Aide ou commerce? Les effets délétères de la politique des États-Unis 

Port-au-Prince, HAÏTI, 10 octobre 2013 – L’aide des États-Unis et leurs politiques commerciales en ce qui a trait à la faim et à l’agriculture en Haïti au cours des trois dernières décennies s’avèrent incohérentes et contradictoires, à tout le moins, et ont été correctement caractérisées comme « désastreuses » et « vénales ».

Alors que des agences gouvernementales étatsuniennes disent que leurs programmes ont été conçus pour soulager la faim et promouvoir la production agricole, d’autres programmes ont contribué à forcer l’ouverture du marché haïtien, créant ainsi des millions de nouveaux consommateurs pour les produits agricoles des États-Unis tels que le riz, la volaille, le porc et d’autres produits tout en sapant la production agricole locale et changeant les habitudes alimentaires des Haïtiens. Étant donné que le secteur agricole représente encore le gagne-pain de 50 à 60% de la population, ces politiques ont eu des effets extrêmement négatifs sur l’économie dans l’ensemble. Par exemple, une étude de l’année 2006 de Christian Aid estimait que 831 900 personnes avaient été directement affectées par la baisse en 1995 des tarifs douaniers qui protégeaient auparavant le sucre, le riz et le poulet haïtiens.

Aujourd’hui, Haïti importe au moins 50% de sa nourriture, principalement des États-Unis, et est devenue le deuxième plus important importateur de riz des États-Unis sur la planète. 

L’ « aide » alimentaire aide les agriculteurs des États-Unis

Depuis des décennies, la plus grande partie de l’aide alimentaire en Haïti provient des programmes du gouvernement des États-Unis, une partie allant directement au gouvernement haïtien, une autre à différents sous-traitants tels que World Vision, CARE, ACDI-VOCA, Catholic Relief Services, et encore à d’autres agences, spécialement le Programme alimentaire mondial (PAM).

Les États-Unis constituent le plus grand donateur d’aide alimentaire dans le monde, comptant pour 56% de l’aide alimentaire à travers la planète en 2010 quand ils ont expédié 3,2 millions de tonnes métriques (MT). Le programme d’aide alimentaire non urgente, appelé « Food for Peace » (établi sous la rubrique « Public Law » ou PL 480), a couté US$1,5 milliard  aux contribuables étatsuniens pour l’année fiscale 2012.

Ce programme, mis sur pied en 1954, doit légalement reposer presque entièrement sur la nourriture produite aux États-Unis, dont au moins la moitié doit être acheminée sur des bateaux battant pavillon étatsunien. (En 2008, le gouvernement de George W. Bush autorisait un petit projet pilote « d’approvisionnement local et régional », mais la majeure partie de l’aide alimentaire des États-Unis provient encore de l’agriculture aux États-Unis.)

La nourriture de l'USAID est stockée dans une clinique avant d'être distribué
à la communauté.
Courtoisie de Ben Depp

Dans son livre paru en 2010, Travesty in Haiti, l’anthropologue Timothy T. Schwartz déplore le tort causé par les produits alimentaires des États-Unis :

« L’aide alimentaire à Haïti durant les années 1980 a triplé pour atteindre une moyenne annuelle de plus de 50 millions de dollars US de fèves, maïs, riz et blé concassé en surplus gratuit des États-Unis. En des termes plus simples, c’était assez de nourriture pour satisfaire les besoins en calories de plus de 15% de la population haïtienne. »

En 2010 et 2011, 10% de la nourriture consommée en Haïti provenait de l’aide alimentaire. Maintenant ce nombre est tombé à environ 5%, selon Pierre Gary Mathieu, directeur du Coordination Nationale de Sécurité Alimentaire (CNSA). Cinq pour cent, c’est déjà considérable.

« Quand vous avez un pays qui dépend en partie de l’aide alimentaire pour fonctionner, vous êtes dans une situation réellement sérieuse, de dire Mathieu à Ayiti Kale Je (AKJ). En d’autres termes, cette aide alimentaire devient un élément stratégique et politique  [et] l’aide alimentaire que vous avez est de l’aide alimentaire importée, qui vient d’outre-mer. Mais, paradoxalement, au moment où l’aide alimentaire est distribuée dans certaines régions, dans d’autres vous connaissez une surproduction. »

Les États-Unis sont le seul pays dans le monde à obliger que la majeure partie de son aide alimentaire provienne de la nourriture produite sur leur territoire. Outre de devoir être mise en question pour les raisons soulevées par, cette exigence fait aussi augmenter le coût pour faire parvenir la nourriture aux nécessiteux d’au moins 23% et parfois jusqu’à plus de 50%. À cause de cette contrainte draconienne – visant à fournir des clients aux planteurs étatsuniens – l’aide alimentaire des États-Unis, y compris l’aide d’« urgence », met en moyenne cinq mois pour arriver à destination. D’après un récent rapport de l’USAID, l’aide alimentaire des États-Unis à Haïti coûte 1096  $ US par tonne métrique livrée, une augmentation de 100% par rapport à l’année 2005 où le coût était de US$583.

Ce graphe d'Oxfam montre comment l'argent des contribuables pour
« l'aide alimentaire » est actuellement dépensé.

« Seulement 40 cents de chaque dollar du contribuable dépensé pour l’aide alimentaire internationale achètent effectivement les aliments nécessaires aux affamés », selon Christopher Barrett, professeur à l’université Cornell et auteur de Food Aid After Fifty Years: Recasting Its Role.

Un autre aspect de la loi actuelle concerne la « monétisation » de l’aide alimentaire, à travers quoi le gouvernement des États-Unis achète la nourriture de ses planteurs et l’envoie à des organisations internationales d’aide ou à des gouvernements étrangers. Ces derniers vendent alors la nourriture afin d’obtenir des liquidités pour des programmes.

De nombreuses études, dont celles émanant du Government Accountability Office (GAO), ont émis des critiques à l’endroit de ces programmes pour le gaspillage et comme étant nuisibles aux cultivateurs des pays pauvres. Une étude du GAO datée de 2011 révèle que sur une récente période de trois ans, la monétisation a dilapidé US$219 millions  qui auraient pu servir aux personnes souffrant de la faim. Mais ce qu’il y a de pire, et qui touche directement Haïti, selon le rapport : « L’USAID et l’USDA [U.S. Department of Agriculture] ne sont pas en mesure de garantir que la monétisation n’a pas d’incidence négative sur le marché, comme celle de décourager la production alimentaire chez les fermiers locaux. »

Pendant des années, des organisations de développement telles qu’Oxfam et même CARE ont critiqué cette pratique.

Jusqu’à récemment, des millions de dollars de riz, de fèves, de blé, de farine de blé, d’huile végétale, et d’autres produits des États-Unis ont été monétisés en Haïti chaque année. Par exemple, entre 2008 et 2010, environ 100 000 MT d’aliments – principalement du blé et de la farine – ont été monétisés en Haïti. L’argent a été versé à des sous-traitants de l’USAID et le gouvernement a perçu des frais de manutention d’entre 2% et 5%, selon le GAO.

L’anthropologue Schwartz dit qu’en 1980, Haïti « était tellement submergée d’aliments excédentaires provenant des États-Unis et de l’Europe de l’Ouest, que les marchands de Port-au-Prince se sont rapidement mis à exporter du blé concassé vers Miami ».

Aujourd’hui, la monétisation se fait moins courante, mais aussi récemment qu’en septembre 2012, le gouvernement japonais a fait don au gouvernement haïtien de 8 660 MT de riz états-unisien qui ont ensuite été revendus à des grossistes haïtiens.

Victimes d’un ouragan rentrent chez eux après avoir reçu la nourriture des
dons alimentaires des États-Unis. Les femmes ont reçu du riz, des fèves
et de l'huile végétale.
Courtoisie de Ben Depp

D’après le rapport Sak Vid Pa Kanpe (Un sac vide ne tient pas debout) de 2010 sur les effets de l’aide alimentaire des États-Unis sur les droits de la personne en Haïti (par Partners in Health/Zanmi Lasante, The Robert F. Kennedy Center for Justice and Human Rights et un groupe de la faculté de Droit de NYU), « au cours des 20 dernières années, 1,5 millions de tonnes d’aliments cultivés aux États-Unis » sont entrées en Haïti comme aide alimentaire d’urgence. 

La Loi agricole et l’« aide sociale aux entreprises » 

Aux États-Unis, l’aide alimentaire est prévue à la Farm Bill ou Loi agricole, une loi renouvelée tous les cinq ans par le Congrès. Dans un projet de loi pour 2012, l’administration de Barack Obama a tenté d’introduire des réformes qui auraient pour effet d’éliminer le lien entre l’aide alimentaire des États-Unis et les aliments produits par les États-Unis, et de réduire le recours à la monétisation. Ces changements et d’autres permettraient la livraison de davantage d’aide plus rapidement et à moindre coût pour les contribuables, selon l’USAID. 

Cependant, ce que certains appellent l’« industrie de la faim » est une affaire très lucrative, comme le démontrent nombre d’études et d’articles et ceux qui en sont les bénéficiaires se sont opposés au projet de loi. 

Les entreprises agroalimentaires comme Archer Daniels Midland, les compagnies maritimes et certaines des importantes agences de distribution d’aide alimentaire – dont ACDI-VOCA, World Vision et Technoserve, toutes présentes en Haïti – ont mené des campagnes de lobbying contre les suggestions de l’administration. L’été dernier, un projet de loi a été adopté au Sénat, mais est actuellement bloqué à la Chambre des Députés.

« Il risque d’y avoir une prolongation d’un an, » a indiqué Eric Muñoz, conseiller politique principal en matière d'agriculture et de sécurité alimentaire d’Oxfam America à AKJ lors d’une entrevue téléphonique le 6 septembre.

Le Farm Bill est également la loi qui fournit d’énormes subventions et d’autres soutiens financiers – qui s’élèvent à entre $US10 et 30 milliards  par année – aux fermiers des États-Unis et aux entreprises agroalimentaires, dont une partie serait supprimée si la version modifiée du Farm Bill est adoptée.

Dans son excellent article concernant la politique agricole du riz entre les États-Unis et Haïti, « Diri Nasyonal ou Diri Miami » (« Riz national ou riz de Miami ») dans l’édition de juillet 2013 de Food Security, le chercheur principal d’Oxfam America, Marc Cohen, note que : « [e]ntre 1995 et 2010, le gouvernement des États-Unis a versé près de US$13 milliards en subventions à 70 000 planteurs de riz ». Riceland, dont le riz est commercialisé sous la marque « Tchako » en Haïti, s’est adjugé US$500 millions au cours de cette période.

Un travailleur décharge un sac de riz Tchako, produit par Riceland, à Port-au-Prince
le 24 septembre 2013.
Photo: AKJ / Marc Schindler Saint-Val

Le projet de nouveau Farm Bill de l’administration modifie les subventions et autres paiements aux fermiers et entreprises agroalimentaires, mais l’effet – s’il y en a – que ceux-ci auraient sur la production et les prix du riz aux États-Unis demeurent incertain.

Dans l’ensemble, il est facile de comprendre pourquoi certains qualifient le Farm Bill de 2008 d’« aide sociale pour les entreprises ».

L’une des parties de la loi prévoit de subventions pour les entreprises agroalimentaires et les fermiers, dont plusieurs sont des millionnaires, d’après de nombreuses études. Une autre partie de loi garantit que chaque fois que le gouvernement des États-Unis et ses sous-traitants décident que des gens ont faim quelque part [lire Quantifier la faim], les fermiers, les entreprises agroalimentaires, les entreprises de transformation alimentaire et les expéditeurs des États-Unis ont des clients garantis pour leurs produits.

Le lien est clair pour les législateurs. L’été dernier, un sénateur démocrate faisant pression pour l’adoption du nouveau Farm Bill – qui maintient encore plusieurs subsides – la qualifiait de « loi pour l’emploi ».

« Ces programmes nous aident à vendre nos produits dans des marchés comme le Nigéria et le Vietnam et [...] le Farm Bill est essentiel pour soutenir nos places sur ces marchés, » déclare la sénatrice Maria Cantwell (Démocrate-WA) à Roll Call. 

Diktats néolibéraux 

Lorsque l’« aide sociale aux entreprises » ou une « loi pour l’emploi » sont combinées avec les modifications aux politiques exigées par Washington qui ont forcé l’ouverture du marché haïtien en obligeant l’ouverture des ports et en abaissant les droits de douane protectionnistes (d’abord dans les années 1980 et de nouveau en 1995), le résultat est dévastateur pour les cultivateurs haïtiens et une véritable aubaine pour les cultivateurs de riz des États-Unis et autres exportateurs de céréales et d’aliments.

Dans son article sur le riz, Cohen d’Oxfam déplore ce qu’il appelle la « politique commerciale néo-mercantiliste » des États-Unis qui vise le « maintien du libre accès au marché haïtien pour les exportations de produits alimentaires des États-Unis (notamment le riz) ».

Avant 1995, la plupart des produits agricoles haïtiens, y compris le riz, étaient protégés par des droits de douane pouvant atteindre 50%. Mais cette année-là, le gouvernement de Jean-Bertrand Aristide était contraint par le les États-Unis, la Banque mondiale, et le Fonds monétaire international (FMI) dans le cadre du « plan de Paris », dont les conditions devaient être acceptées avant que Washington accepte d’aider à le ramener en Haïti. Les droits de douane ont connu une chute entre 0% et 15%, les plus faibles des Caraïbes à l’époque. En 2009, certains de ces droits de douane ont été rajustés à la hausse, mais c’était trop peu trop tard, selon la plupart des témoignages. 

Dans son rapport intitulé « Agricultural Liberalisation in Haiti » de 2006, Christian Aid a qualifié les baisses de droits de douane de « désastreuses », soulignant qu’Haïti était passée de largement autosuffisante quant à l’alimentation à l’utilisation de la majorité de ses recettes d’exportation pour acheter des aliments étrangers, principalement des États-Unis.

« Alors que les importations de denrées ont augmenté, la production agricole locale a diminué, indique Christian Aid. Il est désormais généralement admis que cette tendance est étroitement liée à la libéralisation des échanges commerciaux. »

Aujourd’hui, la population d’environ dix millions d’Haïti est l’une des meilleures clientes des fermiers et de l’industrie agroalimentaire des États-Unis. En 2011, les exportations de produits alimentaires des États-Unis vers Haïti s’élèvent à US$326 millions. Les principales catégories comprennent le riz (US$166 millions), la viande de volaille (US$64 millions) et les graisses animales (US$14 millions).

En 2010, l’ancien président Bill Clinton, dont l’administration a obtenu la baisse des droits de douane par coercition, a déclaré à une commission du Congrès que le changement de politique était mal avisé, soulignant que celui-ci « a peut-être profité à certains de mes fermiers en Arkansas, mais il n’a pas eu l’effet escompté [pour Haïti]. C’était une erreur ». 

Poulet et riz : de nouveaux client avec de nouveaux goûts

L’« erreur », qui n’a toujours pas été corrigée, a tout de même créé un vaste marché pour les produits des États-Unis en même temps qu’elle entraînait une transformation radicale de l’alimentation haïtienne.

Avant 1995, le poulet était considéré comme un « produit de luxe, selon Christian Aid. Il était consommé par la population le dimanche ou lors d’occasions spéciales comme les baptêmes, ou la visite d’un invité ». La plupart des poulets vendus dans la rue ou dans les magasins étaient vendus par des fermiers haïtiens ou provenaient de quelques petits fournisseurs industriels.

Dès 2000, 60% du poulet consommé en Haïti provenaient de l’étranger, principalement des États-Unis, sous forme de morceaux de poulet, surtout de viande brune généralement considérée comme étant invendable dans le marché exigeant et friand de viande blanche aux États-Unis.

Les habitudes de consommation de riz se sont également radicalement transformées. D’après un rapport de 2012 publié par Oxfam, « après la “libéralisation des échanges commerciaux” qui a débuté en 1986 et l’affaiblissement marqué de la protection des frontières d’Haïti, le riz est passé d’élément occasionnel des régimes alimentaires moyens (un ou deux repas par semaine) à composante essentielle (sept à 14 repas par semaine). »

Une étude de 2010 du gouvernement des États-Unis arrive à un constat similaire, indiquant qu’au début des années 1980, la plupart des Haïtiens « vivaient dans des régions rurales et avaient un régime varié de racines et de tubercules, de semoule de maïs et de sorgho. Le riz était consommé occasionnellement dans ces régions rurales, mais était un aliment de luxe. Un fermier devait vendre trois ou quatre marmites de maïs pour pouvoir acheter une marmite de riz. Dans les régions urbaines, la consommation de riz était légèrement plus répandue. »

Ce graphe montre la consommation de riz en Haïti, 1980-2010. Le violet
foncé représente la production haïtienne de riz.

La consommation de riz est passée de 50 000 tonnes métriques (MT) en 1980 à plus de 400 000 en 2012.

Aujourd’hui, « les Haïtiens comptent parmi les plus grands consommateurs de riz des Caraïbes », selon le gouvernement des États-Unis. Et la consommation de riz par habitant continue à augmenter. Évaluée à 42 kilogrammes par personne en 2010, en 2013 elle se chiffrait alors à 50 kilogrammes. 

Le sorgho et le maïs, qui jouaient jadis un rôle important dans le régime alimentaire de tous les Haïtiens, ruraux et urbains, sont de nos jours considérés comme des aliments « inférieurs », selon les différentes études.

Un travailleur décharge de riz étatsunien à Port-au-Prince le 24 septembre 2013.
Photo: AKJ / Marc Schindler Saint-Val

Alors que l’importation de riz est montée en flèche, la production de riz d’Haïti est demeurée relativement inchangée depuis les 30 dernières années. Le prix du riz fortement subventionné des États-Unis est constamment inférieur à celui du riz d’Haïti. 

Aide au développement ou commerce?

Cohen dit que la question du riz entre Haïti et les États-Unis en est une de « politique de pouvoir, de vénalité, d’intérêts particuliers très étroits, de changement des habitudes alimentaires et d’un système d’échanges commerciaux mondial qui assure un traitement spécial et différencié non pas aux pauvres […] mais aux riches ».

Le Congrès des États-Unis votera finalement un nouveau Farm Bill, qui peut ou non prévoir des changements pour l’aide alimentaire et les subventions aux fermiers. Mais les dommages considérables causés par les subventions aux fermiers des États-Unis, l’aide alimentaire et l’abaissement des barrières tarifaires sont déjà faits.

En tant que pays pauvre, Haïti a le droit d’augmenter les tarifs douaniers jusqu’à 50%, selon les règlements de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Le gouvernement pourrait aussi entreprendre des programmes pour s’attaquer à certaines des causes structurelles de la faim [lire Les causes de la faim en Haïti

Il est cependant peu probable que le gouvernement actuel modifie la plupart des tarifs douaniers. Le budget proposé de 2013-2014 annonce quand même quelques changements. Les tarifs douaniers sur le maïs, les pâtes alimentaires, les petits pois (mais pas les haricots), plusieurs légumes, les arachides, le poisson et les crustacés étrangers devraient augmenter, peut-être dans le cadre d’une tentative pour ralentir the flot de produits en provenance de la République dominicaine [lire AKJ 24 exporter ou exploiter?] Mais le budget ne mentionne pas les tarifs pour le riz, la semoule de maïs, ou le maïs, qui sont tous principalement importés des États-Unis.

Le 1er octobre, le gouvernement haïtien annonçait qu'il ne mettrait pas en œuvre le nouveau budget et renouvèlerait plutôt le précédent. Pour la troisième année consécutive, le gouvernement a été incapable de faire approuver sa proposition par les parlementaires.

L’économiste Camille Chalmers qualifie le budget proposé de « production antinationale ». 

« Il n’est pas possible de réviser seulement en partie les politiques néolibérales qui ont un effet dévastateur sur l’économie haïtienne, expliquait Chalmers sur une station de radio locale. Les changements doivent porter sur l’ensemble ».

Le tarif pour le riz est une question très politique. Du riz fortement subventionné et virtuellement exempt de tarifs douaniers qui se déverse en Haïti a servi à des gouvernements haïtiens successifs, qui ont grandement intérêt à assurer aux populations urbaines l’accès à la nourriture bon marché. Suite à la hausse des prix des aliments à la fin de l’année 2012, le gouvernement introduisait 18 000 tonnes de riz en provenance du Vietnam – connu comme le « 10/10 » – qui est vendu sur le marché à des prix au-dessous même du « riz de Miami ».

« Nous promettons à la population que nous en apporterons beaucoup, assez pour approvisionner toute la chaîne de distribution, » indique un représentant du gouvernement à la presse. Des fermiers outrés ont appelé au boycott, mais le riz est arrivé et a été joyeusement acheté.

Mathieu, chef du bureau de la sécurité alimentaire du gouvernement (CNSA), explique clairement la raison pour laquelle il était peu probable que les droits de douane augmentent dans un proche avenir. Dans une entrevue avec The Economist en juin, il affirme qu’« un gouvernement se doit de faire un choix : nourrir la population ou payer le prix politique ».

Changements effectifs ou bricolage?

Les donateurs, les représentants et technocrates du gouvernement, les organisations étrangères de développement et d’aide humanitaire, les coopératives et associations de fermiers et les agronomes étrangers et locaux s’accordent tous sur le fait que l’agriculture et la production alimentaire haïtiennes sont dans un état critique et il s’agit là de l’une des principales causes de la faim en Haïti.

Comme mentionné dans Les raisons de la faim en Haïti, le régime foncier en Haïti est l’un des plus grands obstacles à la souveraineté alimentaire. La plupart des fermiers travaillent une terre qui ne leur appartient pas ou détiennent des documents douteux.

De même, au cours des quatre décennies passées l’aide alimentaire s’est déversée sur le pays alors que le secteur agricole haïtien a été ignoré. Les chocs de la politique néolibérale ont eu des effets désastreux. En 1995, l’aide étrangère à l’agriculture et l’aide alimentaire étaient à peu près à égalité. Pas pour longtemps. Au moment où les planteurs luttaient contre les produits étrangers subventionnés, l’aide alimentaire augmentait alors que l’assistance à l’agriculture baissait.

Ce graphe montre la valeur de l'aide alimentaire et la valeur de
l'aide étrangère à l'agriculture, de 1995 à 2008.

Cette tendance a changé récemment. Depuis le tremblement de terre de 2010, il y a eu une baisse constante en aide alimentaire et une hausse significative de l’assistance étrangère pour le secteur agricole. 

Plusieurs de ces subventions et programmes couvrent des aspects du Plan national d’investissement pour l’Agriculture du gouvernement. Doté d’un budget d’environ US$790 millions, ce plan a été changé depuis sa proposition initiale. Il devait être « révisé » avant d’obtenir l’aval d’importants donateurs tel le gouvernement des États-Unis.

« De précédentes mentions associant une approche axé sur l’appui de l’État ont été révisées, pour remettre l’accent sur une stratégie tournée vers le marché, suivant un document de l’USAID. Le texte final a été endossé à une conférence internationale des donateurs pour Haïti le 2 juin 2010 à Punta Cana, en République dominicaine. » 

Dans leurs communiqués de presse et leurs déclarations aux médias, des représentants du gouvernement de Michel Martelly ont voulu faire comprendre que le « Plan pour la Relance Agricole » avait été inventé après son élection, mais, comme plusieurs autres programmes, il était déjà en cours quand le chanteur est arrivé au pouvoir.

De même, le programme gouvernemental « Aba Grangou » (« À bas la faim ») est en fait un « label » institué pour couvrir 21 programmes – la plupart des programmes agricoles – qui sont souvent pris en charge par des agences ou des organisations étrangères. De concert avec Aba Grangou, ou de leur propre côté, à travers le pays, grands et petits donateurs, parfois conjointement avec le ministère de l’Agriculture, font marcher d’intéressants et même de prometteurs projets et programmes qui visent à soulager la faim et aussi tiennent compte de la crise de la production agricole.

Par exemple, la Banque interaméricaine de développement a financé un programme-pilote portant sur la sécurité foncière de US$27 millions qui vise à clarifier la propriété des terres. D’autres projets sont axés sur la pêche, le développement des banques de semence et l’amélioration des routes et des canaux d’irrigation. Le gouvernement et les donateurs essaient également de promouvoir et de recourir à des produits locaux autant que possible. Un programme-pilote du Programme alimentaire mondial (PAM) utilise du lait et d’autres aliments produits localement, et l’USAID finance un programme pour aider les cultivateurs de sorgho à améliorer leur rendement pour que la Brasserie Nationale d’Haïti S.A. (BRANA), une brasserie haïtienne, aujourd’hui détenue par Heineken, puisse remplacer une partie des céréales qu’elle importe par la production haïtienne.

L’USAID prévoit très peu d’aide alimentaire à Haïti après 2014 et s privilégie plutôt le développement agricole au moyen d’un programme appelé « Feed the Future » (FtF ou « Nourrir l’avenir ») qui cible les régions aux alentours de Port-au-Prince, Saint-Marc et le département du Nord.

Page d'un document « Feed the Future” de l'USAID qui met en évidence l'emphase
sur l'agriculture orientée vers le marché, ainsi que le soutien de Washingon
pour les bas tarifs d'Haïti.

Les objectifs de FtF comptent l’augmentation du rendement des récoltes destinées à l’exportation (notamment les mangues et le cacao), le rendement des céréales et d’autres denrées pour la consommation locale de façon à protéger les bassins versants.

Mais Cohen n’est pas totalement optimiste :

« Bien qu’il soit clair que l’agriculture occupe une place importante dans la stratégie de soutien à la reconstruction après le séisme en Haïti, il y a des limites à l’assistance agricole des États-Unis […] et une flagrante incohérence entre cette assistance d’un côté et la politique commerciale agricole des États-Unis de l’autre. »

Retourner à l’introduction